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Ciel-est-toit-verlaine-L-1

Deux vers de "Le ciel est par-dessus le toit"

Voici un précis sur la versification française qui regroupe les questions de découpe et de rythme du vers en poésie.


Le mètre du versModifier

Pour déterminer le mètre d'un vers, ou sa longueur, il suffit de savoir compter ses pieds sur ses doigts. Enfin, je ne sais pas si c'est très clair, car voilà des lustres qu'il n'existe plus de pieds en versification française. C'était bon pour les latins ou les anciens grecs qui distinguaient une syllabe longue d'une syllabe courte. En français, cette distinction n'a plus de sens et nous ne comptons que des syllabes. Bref, pour savoir combien mesure un vers, vous comptez les syllabes :

Nous allons travailler sur l'intégralité d'un poème de Victor Hugo intituléLes Djinns, extrait du recueil Les Orientales (1829) :

  • Le dissyllabe :
Murs, ville,
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise,
Tout dort.
  • Le trisyllabe  :
Dans la plaine
Naît un bruit.
C'est l'haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu'une flamme
Toujours suit !
  • Le tétrasyllabes :
La voix plus haute
Semble un grelot.
D'un nain qui saute
C'est le galop.
Il fuit, s'élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d'un flot.
  • Le pentasyllabe :
La rumeur approche.
L'écho la redit.
C'est comme la cloche
D'un couvent maudit ;
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s'écroule,
Et tantôt grandit,
  • L' hexasyllabe :
Dieu ! la voix sépulcrale
Des Djinns !... Quel bruit ils font !
Fuyons sous la spirale
De l'escalier profond.
Déjà s'éteint ma lampe,
Et l'ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu'au plafond.
  • L' heptasyllabe :
C'est l'essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant !
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau, lourd et rapide,
Volant dans l'espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc
  • L' octosyllabe :
Ils sont tout près ! - Tenons fermée
Cette salle, où nous les narguons.
Quel bruit dehors ! Hideuse armée
De vampires et de dragons !
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu'une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée
Tremble, à déraciner ses gonds !
  • Le décasyllabe :
Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure !
L'horrible essaim, poussé par l'aquilon,
Sans doute, ô ciel ! s'abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et l'on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu'il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon !


Nous ne verrons ni le nonasyllabe (9 syllabes), ni hendecasyllabe (11 syllabes), ni l' alexandrin (12 syllabes).

Pour déterminer le rythme d'un vers, il faut être capable de placer les ACCENTS TONIQUES, c'est-à-dire, les syllabes plus hautes ou plus fortes que les autres. Le français passe pour être une langue inaccentuée. En effet, dans un dictionnaire d'allemand, d'anglais, d'italien ou d'espagnol, l'accent tonique est placé sur le mot-vedette, ce qui n'est pas le cas en français. La raison en est que ces langues possèdent un ACCENT DE MOT, le français ne connait qu'un ACCENT DE GROUPE. L'accent en français est donc MOBILE, il dépend du groupe de mot. Si je dis l'électricité, l'accent tonique est placé sur la dernière syllabe -té, mais si je dis l'électricité de France, l'accent se déplace sur la syllabe France.

Avant d'apprendre à placer les accents sur un vers, il faut connaître les règles qui régissent le placement des accents dans la langue.

L'accent tonique dans la langueModifier

Règles d'accentuation Modifier

  • Règle n°1 : L'accent tonique se place à la fin du groupe de mots. Dans le groupe une montre en or, l'accent tonique se place sur la syllabe or.
  • Règle n°2 : L'accent tonique se place sur l'avant-dernière syllabe du groupe de mots, si la dernière syllabe comporte un "e" dit "muet" ou "caduc". Dans le groupe un voyage d'affaires, l'accent tonique se place sur l'avant-dernière syllabe -fai-.

En français, un GROUPE ACCENTUEL correspond à un groupe syntaxique majeur.

Les groupes syntaxiques majeursModifier

Dans chacun des exemples, la syllabe accentuée est soulignée.

  • Le groupe nominal (GN), c'est-à-dire, le nom et ses compléments proches.
le livre, le petit livre, le petit livre de Zola, le petit livre d'un grand écrivain
  • Le groupe verbal (GV), c'est-à-dire le verbe et ses compléments proches (attribut, COD, COI)
Je suis heureux, j'achèterai ce livre, j'ai pensé à votre livre
  • Le groupe adjectival (GA), c'est-à-dire, l'adjectif et ses compléments.
très petit, trop poli pour être honnête, prêt à tout
  • Le groupe prépositionnel (GP), c'est-à-dire, la préposition et le GN qui la complète.
dans la rue, au fil de l'eau

Remarque : Certains mots ne sont jamais accentués dans la langue, sauf circonstances particulières ; ils sont dits ATONES. Ce sont les déterminants, les pronoms personnels (sauf ceux dits justement "tonique" : moi, toi, elle, lui, nous, vous, eux), les prépositions, les conjonctions de coordination et de subordination. On retiendra, pour finir, qu'un GROUPE ACCENTUEL, correspond à une unité de souffle, une unité grammaticale, une unité de signification.

L'accent tonique dans le versModifier

Pour déterminer les règles d'accentuation du vers, nous travaillerons, tout d'abord, sur le vers le plus utilisé dans la littérature, L'ALEXANDRIN. De même que la langue connaît des règles d'accentuation, le vers a ses propres règles d'accentuation.

L'alexandrin est un vers trop long pour pouvoir être décompté intuitivement :

Je l'ai disloqué, ce / grand niais d'alexandrin /.

Il faut compter sur ses doigts pour conclure que ce vers de Victor Hugo est lui-même un alexandrin. C'est pourquoi la tradition avait imposé deux groupes accentuels dans l'alexandrin. Un alexandrin classique comportera donc deux ACCENTS FIXES, le premier sur la sixième syllabe, le second sur la dernière syllabe. L'alexandrin sera ainsi divisé en deux HÉMISTICHES (moitiés de vers) de part et d'autre de ce qu'on nomme une CÉSURE.

L'alexandrin ne se serait probablement pas imposé si longtemps, s'il s'était cantonné à un rythme binaire. Les accents fixes sont ainsi accompagnés de deux ACCENTS MOBILES, un par hémistiche. Le premier accent peut occuper théoriquement les positions 1 à 5 ; le second peut occuper les positions 7 à 11.

On en conclut qu'un alexandrin classique est un vers à quatre accents, ce qu'on nomme un TÉTRAMÈTRE.

Je le vis, / je rougis, / je pâlis, / à sa vue./

Dans ce vers de Racine, extrait de Phèdre, nous avons deux accents fixes : gis, en position 6, vue, en position 12 ; deux accents mobiles : vis, en position 3, lis, en position 9. Après chaque accent, une convention d'écriture demande de placer une barre de COUPE, qui signale une pause plus ou moins longue après l'accent. Nous noterons le rythme de l'alexandrin de la manière suivante : 3/3/3/3/.

Contraintes imposées par les accents fixesModifier

L'accent de fin de versModifier

Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber (Boileau)

L'accent de fin de vers impose que la fin du vers coïncide avec la fin d'un groupe accentuel de langue, c'est-à-dire que la fin de vers doit coïncider avec une pause de la syntaxe et du sens. On évitera donc que le vers se termine à l'intérieur d'une catégorie syntaxique majeure. En fait, la contrainte est encore plus large et impose, par exemple, que le sujet ne soit pas séparé de son verbe, comme dans ces vers fameux de La Fontaine :

Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le berger.

Plus la cohésion du groupe accentuel de langue est forte, plus la violation de la règle de coïncidence se fait violemment sentir. La relation entre le déterminant et le nom est plus forte qu'entre l'adjectif antéposé et le nom et cette dernière est plus forte qu'entre le sujet et le verbe.

  • L'ENJAMBEMENT est plus spectaculaire dans ces vers chantés par Serge Reggiani :
En rêvant que je suis à la (relation déterminant/nom)
Salle Garnier ou bien à la Scala.

que dans ces vers de Rimbaud :

... j'égrenais, dans ma course
Des Rimes. (relation verbe/COD) Mon étoile était à la Grande Ourse.

Serge Gainsbourg pousse l'audace encore plus loin dans les vers suivants :

Sous aucun prétex-
Te je ne veux
Avoir de réflex-
E malheureux.
Il faut que tu m'ex-
Pliques un peu mieux
Comment te dire adieu.

Il viole ainsi la cohésion la plus forte, celle du mot lexical.

L'accent à l'hémisticheModifier

La règle de coïncidence est moins étendue, mais tout aussi rigoureuse. L'accent de fin d'hémistiche doit coïncider avec la fin d'un groupe accentuel de langue, mais avec un degré de tolérance plus grande. Par exemple, le premier hémistiche peut enjamber le second dans la relation sujet/verbe :

Autant que mon amour respecta la puissance (Racine)

En revanche, la règle ne saurait normalement tolérer que le déterminant se trouve dans le premier hémistiche et le nom dans le second :

Fileur éternel des immobilités bleues (Rimbaud)

Il est impossible, dans ce vers de Rimbaud, de placer un accent tonique sur des.

Nous savons qu'un "e" caduc tombe à la fin d'un vers, en revanche, s'il n'est pas suivi d'un son voyelle, il se maintient à l'intérieur du vers. Ce qui ajoute une contrainte à l'hémistiche : la syllabe en position 6 ne peut comporter de "e" caduc, sauf s'il est élidé. Ce vers de Mallarmé est tout à fait acceptable :

Le Poète suscit(e) avec son glaive nu

Mais, la prosodie classique n'admettrait pas ce vers d'Apollinaire :

Cités et campagnes. Nous serons écrasés.

Il n'est pas possible que le vers propose un accent tonique sur la syllabe gne de campagnes.

Prononciation e muetModifier

Vous vous demandez peut-être pourquoi on doute est un dissyllabe et non un trisyllabe. C'est qu'en prosodie française classique, il est essentiel de connaître les règles de diction du e dit muet ou caduc. Ces règles sont au nombre de deux :

  • En fin de vers, le e caduc ne se prononce pas. Ainsi Tout passe est donc un disyllabe, tout comme L'espace ou Efface.
  • Lorsqu'il est suivi d'une voyelle, le e caduc ne se prononce pas. Ainsi en est-il de Presque éteinte, ou de Murmure une onde.

Diérèse et synérèseModifier

Peut-être ne comptez-vous que cinq syllabes à « ouïr la sauterelle », au lieu de six. C'est qu'il y a deux façons de découper le verbe ouïr :

  • en une seule syllabe : ouïr (synérèse)
  • en deux syllabes : ou/ïr (diérèse) : c'est ainsi qu'il faut le découper dans le poème pour obtenir un hexasyllabe. Cela paraît une prononciation un peu artificielle, mais rien n'est moins naturel que le vers.