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Extrait à commenter

La conversation, dans la maison de Farach, passa des incomparables vertus du gouverneur à celles de son frère l’émir; ensuite, dans le jardin, ils parlèrent des roses. Aboulkassim, qui ne les avait pas regardées, affirma qu’il n’y a pas, de roses comparables à celles qui ornent les villes andalouses. Farach ne se laissa pas corrompre; il signala que le docte Ibn Qutaiba décrit une superbe variété de la rose perpétuelle, qui croît dans les jardins de l’Indoustan et dont les pétales rouge incarnat portent des caractères qui disent: Il n’y a pas d’autre dieu que Dieu. Mohammed est son prophète. Il ajouta qu’Aboulkassim connaissait sûrement ces roses. Aboulkassim le regarda, assez alarmé. S’il répondait oui, tous le tiendraient avec raison pour le plus disponible et le plus occasionnel des imposteurs; s’il répondait non, ils le tiendraient pour un Infidèle. Il choisit de susurrer que le Seigneur détenait les clés des choses cachées et qu’il n’existe pas sur terre une seule chose verte ou flétrie qui ne soit pas mentionnée dans Son livre. Ces mots appartenaient à l’une des premières sourates. Un murmure de respect les accueillit. Rendu vaniteux par cette victoire dialectique, Aboulkassim allait dire que le Seigneur est parfait et impénétrable dans ses voies, quand Averroès déclara, anticipant les lointains arguments d’un Hume encore problématique:

—        J’ai moins de peine à admettre une erreur du docte Ibn Qutaiba ou de ses copistes que l’idée que la terre donne des roses qui confessent la Foi.

—        C’est vrai! Grandes et véridiques paroles! dit Aboulkassim.

—        Un voyageur, rappela le poète Abdalmalik, parle d’un arbre dont les fruits sont des oiseaux verts. Il m’est plus facile de croire à cet arbre qu’à des roses avec des lettres.

La couleur des oiseaux, dit Averroès, semble faciliter le miracle. En outre, les oiseaux et les fruits appartiennent au monde de la nature, alors que l’écriture est un art. Passer des feuilles aux oiseaux est plus facile que de passer des roses aux lettres.

Un autre invité nia avec indignation que l’écriture fût un art, puisque l’Original du Coran — La Mère du Livre — antérieur à la Création, est conservé au ciel. Un autre parla de Chahiz de Basrah qui affirme que le Coran est une substance qui peut prendre la forme d’un homme ou d’un animal, opinion qui paraît s’accorder avec celles des théologiens qui lui attribuent deux faces. Farach exposa longuement la doctrine orthodoxe. Le Coran (dit-il) est un des attributs de Dieu, comme sa piété; on le copie en un livre, on le prononce avec la langue, on s’en souvient avec le cœur : l’idiome, les signes et l’écriture sont l’œuvre des hommes, mais le Coran est irrévocable et éternel. Averroès, qui avait commenté La République, aurait pu dire que La Mère du Livre est quelque chose comme son modèle platonicien. Il nota que la théologie était un domaine absolument inaccessible à Aboulkassim.

Légende

Discours narrativisé.

Discours indirect

Discours direct

Verbes de paroles

Pistes pour une lecture analytique

Introduction

-          Situation du passage : Il faut expliquer dans quel contexte prend place cette discussion. Le lecteur est invité à partager l’intimité du philosophe dans la recherche qui constitue l’objet de sa quête, la signification des mots Tragoedia et Comoedia sur lesquels il bute dans La Poétique D’Aristote. Sa pensée vagabonde et s’arrête sur la soirée qu’il va passer chez le coraniste Farach, à l’occasion du retour de voyage d’Aboulkassim. C’est à la faveur de cette pensée que le narrateur passe au récit de cette soirée.

-          Présentation du passage : Il faut rapidement évoquer le sujet essentiel de la conversation entre les différents protagonistes.

Composition du passage

Le repérage des différents type de discours rapporté permet de dégager trois mouvements dans le passage :

-          1er mouvement : la discussion s’engage sur les roses fabuleuses de l’Indoustan.  (dominante discours indirect et discours narrativisé)

-          2ème mouvement : objection d’Averroès, soutenu par Aboulkassim et Abdalmalik. (Discours direct)

-          3ème mouvement : réaction très vive de l’assistance qui récuse le scepticisme d’Averroès et laisse à Farach le soin d’exposer la thèse orthodoxe sur le pouvoir de l’écriture. (dominante discours indirect)

Problématique

 Comment Borges réussit-il à donner un intérêt dramatique à une dispute métaphysique ?

Eléments pour l'analyse

 Une mise en scène bien orchestrée

Il convient de porter son attention, dans la lecture analytique, sur les éléments suivants :


  •  la variété des discours rapportés et leur alternance. Ils mettent en valeur les moments les plus vifs de la dispute (objection d'Averroès, réactions de l'auditoire)
  •  les trois figures qui s’imposent : deux figures qu’on qualifiera de sérieuses, Farach et Averroès ; une figure qu’on pourrait qualifier de bouffonne, Aboulkassim. à la dernière phrase du passage souligne qu’en fait le voyageur est hors-jeu (la théologie lui est étrangère), c’est pourquoi, plutôt que du fond de la discussion, sa préoccupation est de se sortir d’affaire, avec brio si possible (cf. le premier mouvement). Sa position est donc inconsistante et c’est ce que manifeste clairement son exclamation C’est vrai !)

Deux conceptions du monde opposées

Il faut prendre garde à bien suivre les méandres de la dispute.

  1.        Farach, s’appuyant sur une autorité, Ibn Qutaiba, affirme qu’il existe des roses qui portent une inscription. Il sollicite le témoignage d’Aboulkassim. Soit il donne du crédit aux paroles d’IQ et demande à son interlocuteur une confirmation, soit il n’y croit pas et tend un piège à Aboulkassim. 
  2.       Aboulkassim a l’habileté de se réfugier derrière la foi musulmane en citant une sourate en guise de réponse.
  3.    Sur ce, Averroès exprime son scepticisme en affirmant très clairement que les roses et l’écriture n’appartiennent pas au même monde et, en conséquence, ne peuvent se rencontrer. Contrairement à Aboulkassim, il ne craint pas de passer pour un Infidèle et n’hésite à contredire un article de foi de la religion musulmane.
  4.      Si bien qu’Aboulkassim lui emboîte le pas, ainsi que le poète Abdalmalik. Aboulkassim semble opportuniste, il a attendu l’intervention d’Averroès pour exprimer sa véritable position. C'est la preuve de l'inconsistance de sa position, comme nous l'avons souligné plus haut.
  5.     A partir de ce moment, se dessinent clairement deux positions, l’orthodoxie représentée par le coraniste Farach et le scepticisme d’Averroès.
  6.        Par la voix de Farach, l’orthodoxie va clarifier sa thèse :

-          Le Coran, œuvre écrite, est un attribut de Dieu.

-          Il faut en déduire que l’œuvre est d’origine divine.

-          Si l’écriture est d’origine divine, elle n’est pas un art et si elle n’est pas un art, alors elle peut appartenir au même monde que les roses et les arbres.

-          On en conclut que les roses qui confessent la foi peuvent exister. (un des intervenants fait du Coran une substance qui peut prendre n’importe quelle forme).

La thèse explicitement formulée par Farach permet de mieux comprendre pourquoi, dans le récit qu'Aboulkassim entreprend d'une représentation théâtrale, il ne comprend rien, comme le reste de l'auditoire, d'ailleurs. En effet, si l'écriture, ou la parole, possède le pouvoir qu'il lui accorde, quel est l'intérêt de mettre en jeu plusieurs acteurs pour faire une récit ? Un narrateur suffit, parce que la parole suffit.

Conclusion

Cette dispute est essentielle pour comprendre les raisons de l’échec d’Averroès.

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